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LES BULLES DE SAVON NE FONT PAS D'EAU OXYGÉNÉE

Depuis une vingtaine d’années, des chimistes rapportent des phénomènes étranges dans de minuscules gouttelettes d’eau : des réactions plus rapides que prévu, des transformations qui n’ont pas lieu dans un bécher. Le cas le plus célèbre et le plus débattu : de l’eau oxygénée (H₂O₂) qui apparaîtrait « spontanément » dans des microgouttelettes d’eau — sans réactif, sans catalyseur, sans tension électrique ni rayonnement, selon la définition des travaux originaux. Si la peau même de l’eau était aussi réactive, note l’article, les conséquences seraient énormes.

Les explications vont de champs électriques ultra-intenses à la frontière entre l’air et l’eau à des coupables plus prosaïques : l’oxygène dissous qui réagit au contact des surfaces solides, l’énergie injectée en fabriquant les gouttes, l’électricité statique, des signaux mal interprétés en spectrométrie de masse. « Le débat fait rage », écrivent les auteurs.

Le raccourci des films de savon

Puis est venue une idée simple d’une autre équipe, menée par Dick : si la frontière air-eau est réactive par elle-même, un film de savon — une surface immense pour très peu de liquide, obtenue sans pulvérisation ni ultrasons — devrait le montrer aussi. Elle a rapporté des films de savon chargés de 0,5 à 2,5 millimolaires d’eau oxygénée, puis des films de savon capables de transformer des sels d’or dissous en nanoparticules d’or.

Les nouveaux auteurs avaient des doutes. Le savon était utilisé à environ 7,5 fois la concentration où ses molécules commencent à se regrouper en micelles : la surface devait donc être saturée de savon. Pourquoi l’eau oxygénée y serait-elle environ mille fois plus concentrée que dans les dernières expériences sur les gouttelettes ?

300 films, six tests

Muzzamil Eatoo, Himanshu Mishra et leurs collègues de l’université des sciences et technologies du roi Abdallah (KAUST), en Arabie saoudite, ont suivi la recette publiée : un peu de détergent Triton X-100 dans un tampon phosphate, une boîte de Petri en verre, et une baguette à bulles en plastique ordinaire achetée en ligne. Ils ont formé des films, les ont laissés retomber dans le même liquide, et ont recommencé — jusqu’à 300 fois, pour que l’eau oxygénée éventuelle s’accumule.

Puis ils l’ont cherchée avec six méthodes : les mêmes bandelettes que le rapport original, deux kits fluorescents, deux tests colorés (dont l’un également utilisé dans les travaux originaux), et la résonance magnétique nucléaire (RMN) sur un appareil à 950 mégahertz capable de voir directement la molécule d’eau oxygénée, jusqu’à 50 nanomolaires.

Rien à voir

  • Les bandelettes sont restées blanches, même après 300 films, alors que les solutions de référence se coloraient comme prévu.
  • La RMN n’a montré aucune eau oxygénée après 200 ou 300 cycles. Pour vérifier que le savon ne la masquait pas, ils ont ajouté 1 micromolaire d’eau oxygénée à l’échantillon : un pic net est apparu.
  • Les deux tests colorés n’ont rien trouvé non plus.
  • Les kits fluorescents ont bien donné un petit signal, équivalent à environ 1 micromolaire — mais exactement le même dans le liquide savonneux jamais transformé en films. La source : le détergent lui-même, qui brille dans ces tests. Un piège pour qui se fie à ces kits.

Deux panneaux de spectres de RMN : un pic net d’eau oxygénée pour une référence à 1 micromolaire, des lignes plates pour les échantillons de films après 200 et 300 cycles, et le pic retrouvé quand on ajoute de l’eau oxygénée.

(a) Une référence à 1 µM d’eau oxygénée donne un pic net ; les échantillons de films après 200 et 300 cycles, aucun. (b) Ajouter 1 µM d’eau oxygénée à l’échantillon de 300 cycles fait réapparaître le pic. — Figure 2, Eatoo et al. (2026), arXiv:2610.03774.

De l’or qui se réduit dans le volume

Et l’or ? Des nanoparticules d’or se sont bien formées — mais tout aussi bien dans le liquide savonneux jamais soufflé en films. Au bout d’une heure, l’or encore dissous est passé de 19,7 à 16,14 ppm dans la solution savonneuse simple, et à 16,18 ppm après 300 films : environ 18 % perdus dans les deux cas, sans différence mesurable.

Diagrammes en boîte de l’or dissous restant après une heure, vers 16 ppm pour la solution et pour les échantillons de films, bien en dessous des 19,7 ppm de départ.

Or restant en solution après une heure : le même avec ou sans 300 films de savon. — Figure 5, Eatoo et al. (2026), arXiv:2610.03774.

Le dernier test a tout retiré : du sel d’or dans de l’eau pure, sans détergent, sans tampon, sans films. Des nanoparticules d’or cristallines se sont quand même formées, et la RMN a détecté de l’eau oxygénée en même temps. Dans la solution savonneuse, la quantité d’eau oxygénée augmente avec la quantité d’or — environ 10 micromolaires pour 50 micromolaires d’or, près de 40 pour 200. Les auteurs y voient un couple ordinaire de réactions chimiques dans le liquide lui-même : les ions or sont réduits en métal pendant que l’eau est oxydée en eau oxygénée.

La peau de l’eau reste calme

La conclusion est une asymétrie nette. Les films de savon sans or ne produisent pas d’eau oxygénée détectable ; l’or dans l’eau sans films produit à la fois des nanoparticules et de l’eau oxygénée. Ni des particules d’or ni un signal d’eau oxygénée ne peuvent donc, à eux seuls, prouver une chimie due à la surface des films de savon. Les auteurs — qui défendent de longue date dans ce débat l’idée que l’eau oxygénée des gouttelettes vient de l’oxygène dissous et des surfaces solides — appellent à séparer ce qui se passe vraiment à la frontière air-eau de ce qui se passe dans le liquide et contre les parois solides.

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